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Recensione di Davide Luglio
Le
relativisme qui caractérise en profondeur la culture philosophique post-moderne
n'est que l'aboutissement du dogme rationaliste initié au début du XVIIe siècle
par la philosophie cartésienne. Tel est le constat à première vue paradoxal que
livre Antonio Livi en ouverture de son essai Philosophie du sens commun, qui
vient de paraître en France, dans une version remaniée et mise à jour, plus de
dix ans après l'édition italienne. Et le moins qu'on puisse dire c'est que ces
dix années rendent, si possible, plus manifeste encore l'acuité d'un tel constat.
À une époque où la pensée continentale paraît
définitivement acquise au modèle herméneutique, l'observation que la " gnose
post-cartésienne a restreint le domaine de la certitude à la seule science
démonstrative " gagne en clarté tout en prenant une nouvelle ampleur. Plus que
jamais il apparaît que " la seule certitude admissible, digne de la raison
humaine " est " la certitude scientifique, c'est-à-dire critique, médiate et
discursive " et que de plus en plus profonde est la fracture qu'elle a créée "
entre l'expérience et la certitude, entre la vie et la pensée, entre la
métaphysique et la logique ". Naturellement, on ne saurait envisager la
puissance du modèle scientifique sans son " pendant dialectique : la méfiance à
l'égard de la raison spéculative, l'irrationalisme pragmatique ou nihiliste (qui
prend la forme du fidéisme lorsqu'il pénètre dans le domaine de la culture
théologique.) "
De nos jours, l'aboutissement de cette
tendance générale est bien connu : la domination d'une épistémologie qui ne
reconnaît aux sciences physico-mathématiques d'autre fonction que d'élaborer des
théories provisoires, la disqualification de la métaphysique et, enfin, " l'hypertrophie
culturelle et scolaire des sciences humaines " sans doute incertaines quant à
leur statut épistémologique et dominées par le modèle herméneutique qui prolonge
le tournant anti-métaphysique opéré par Nietzsche à la fin du XIXe siècle. Or,
c'est dans ce contexte particulièrement ardu, que la Philosophie du sens commun
renoue de manière originale avec la pensée humaniste, jamais véritablement
ébranlée dans la culture italienne, en postulant que " la philosophie peut
dépasser les limites de la phénoménologie, de l'herméneutique, du pragmatisme et
de l'idéologie, pour redevenir ce qu'elle avait été, deux mille ans durant, pour
les Grecs et pour les chrétiens, de Parménide à Nicolas de Cues : la sagesse, c'est-à-dire
exactement le contraire du "divertissement" que dénonçait Pascal ".
En effet, s'agissant de renouer
le dialogue avec la tradition sapientiale propre à l'humanisme, Livi choisit de
le faire par le biais d'une métaphysique réaliste qui trouve son appui dans une
redéfinition de la notion de sens commun, et dans une rigoureuse démonstration
du caractère fondateur de cette notion pour toute démarche spéculative, de la
pensée réactive et spontanée à la réflexion philosophique. Car, explique-t-il, "
notre notion de sens commun concerne le versant objectif des certitudes
atteintes par n'importe quels cheminements par l'homme en tant qu'homme, de
sorte qu'il est possible de parler de communis consensus dans un certain nombre
de jugements […] portant sur la réalité propre de l'homme en tant que tel, à
toutes les époques de l'histoire et dans tous les contextes culturels, ou à tous
les stades du développement psychologique et notionnel. " Et puisque Descartes
est considéré par Livi comme le père de la gnose moderne, tant dans son
expression rationaliste que dans la réaction anti-métaphysique et sceptique qu'elle
a engendrée, il n'est guère étonnant que la redéfinition du sens commun s'enracine
dans une critique du cogito cartésien. L'entreprise n'est d'ailleurs pas sans
précédents. L'option métaphysique prise par Livi est, de son propre aveu,
celle-là même qu'avait adoptée Etienne Gilson en France, dès les années trente
du XXe siècle. Elle se fonde sur le constat que " la première évidence
intellectuelle est, quelle que soit la perspective adoptée, l'existence du monde
matériel, objet de notre expérience empirique. Évidence que l'on peut formuler
en ces termes, explicitement polémiques à l'égard du cogito cartésien : " res
sunt ".
Cette évidence première est le véritable
commencement de toute métaphysique en tant que dépassement du monde physique ;
elle constitue " quelle que soit sa formulation et même sans aucune formulation
conceptuelle ou verbale […] l'évidence d'une réalité constitutive des choses ",
une connaissance spontanée et immédiate du monde, de l'univers, des choses pris
dans leur acception commune, comme indiquant " tout ce qui apparaît actuellement
(présent), ainsi que ce dont on se souvient (passé) et tout ce que l'on pressent
devoir exister d'analogue en acte (ailleurs, partout) ou en puissance (futur
nécessaire ou possible). Tout ce qui s'avère être là, avec une très forte
connotation d'"être" et d'"existence" qui empêche de s'en tenir à l'empeiria des
sensations, car cette connotation implique la fonction résolument intellectuelle
de connaissance de l'être des choses en tant qu'intelligibles, et réellement
existantes. " Cette conscience de l'être constitue le premier contenu du sens
commun. Or, c'est à l'intérieur de cette conscience première - et c'est en cela
que la philosophie réaliste opère le renversement cartésien - que " la
connaissance spontanée et immédiate distingue dans un second temps le moi, le
sujet de la connaissance même ; elle le connaît comme distinct - d'où la
première distinction gnoséologique fondamentale, entre le sujet et l'objet - et
en même temps homologue à la réalité tout entière. Bref, le sujet prend
conscience de soi comme être-dans-le-monde, comme un être parmi les êtres. " Or,
le moi est un être conscient d'exister et d'agir et qui partant se perçoit comme
cause " dans le contexte d'une évidence de la causalité comme synonyme d'être ".
Cette perception est aussi celle de la liberté de la causalité humaine distincte
du déterminisme cosmique, encore que partiellement et imparfaitement, et qui
fonde par là même l'intuition d'une causalité parfaitement libre et
inconditionnée. L'expérience du moi, constitutive du sens commun, " pressent
donc dans l'ordre cosmique le dynamisme finaliste - qui est la rationalité
intrinsèque de l'univers - et l'émergence, parmi toutes les choses, du moi des
personnes, libres et responsables, comme un être rationnel, capable de connaître
et de réaliser d'une façon rationnelle cet ordre cosmique, qui est le finalisme
de la nature, la ratio inhérente à la rerum natura. L'évidence, ainsi comprise,
de la loi naturelle - une loi morale et non seulement physique - constitue le
passage de la troisième à la quatrième certitude du sens commun. A savoir, de la
conscience de la liberté et de la responsabilité morale à la certitude de Dieu
en tant que cause première de l'ordre universel, partant Fin ultime, aussi, des
choix moraux. "
À la définition des contenus du sens
commun fait suite la démonstration de son existence en tant que a priori
linguistique au sens large, en tant que condition de l'élaboration et de la
communication de tout contenu de savoir. De la linguistique à la sociologie de
la connaissance, Livi apporte la démonstration que la possibilité pour tout
langage d'être compris, traduit et communiqué dépend " en tout et pour tout de
prémisses extra-linguistiques, de conditions de possibilité de la communication
du sens, qui s'identifient, en dernière analyse, aux bases de la connaissance de
chacun et de tous, c'est-à-dire avec le sens commun. "
De l'histoire des religions à l'histoire des sciences, l'auteur met alors en
évidence l'existence du sens commun dans ce qu'il a d'organique, autrement dit
la présence cohérente et nécessaire de l'ensemble des certitudes qui le
constituent. Le constat de cette existence dans l'histoire des savoirs est
ultérieurement justifié et illustré par l'analyse du caractère fondateur et
opératoire du sens commun, tant dans la logique de la recherche scientifique que
dans celle du discours philosophique lui-même. Gadamer qui, dans Vérité et
méthode, se propose de " déterminer partout cette expérience de vérité qui
dépasse le domaine soumis au contrôle de la méthodologie scientifique et de
discuter de sa légitimation spécifique ", fournit à Livi le point de départ pour
prouver que la logique de la recherche scientifique " amène à reconnaître avant
tout, dans l'objet même de la science, un système de jugements (matériels et
formels, empiriques et métaphysiques) " qui révèlent une appréhension originaire
de l'objet comme doté de rationalité. Bref, la logique de la recherche
scientifique suppose " la certitude du sens commun à propos de la rationalité du
réel : une rationalité donnée, et en même temps, à développer, à découvrir. "
Ce qui est vrai de la logique de la
recherche scientifique l'est aussi de la logique du discours philosophique. Car,
" aussi bien le langage poétique et mythologique, que le langage littéraire et
suggestif, que le langage formel et rigoureux de la métaphysique classique, et
même le langage symbolique de la philosophie analytique, ont un référent
nécessaire (afin de communiquer du sens) dans l'expérience de base, c'est-à-dire
l'expérience commune et plus précisément - à la condition d'avoir tiré au clair
ses contenus noétiques […] , le sens commun. "
À la suite de ces
considérations, il apparaît clairement qu'en raison même du statut du sens
commun, " condition de possibilité […] des sciences particulières ", celui-ci
est irréductible à l'objet des sciences de la nature ou de " l'esprit ", ou de
l'homme, ou de la société. Il n'en demeure pas moins que le sens commun, " avec
sa configuration de système organique de certitudes concernant l'homme dans son
entier, et que chaque homme possède " existe et qu'il peut donc faire l'objet
d'une philosophie " ayant les caractéristiques de la science ". Cette
philosophie, explique Livi, n'est autre que la métaphysique comme " science du
réel dans toute son universalité. De la première certitude du sensus communis
jaillit la nécessité d'une scientia communis, les scientiae particulares ne
pouvant pas répondre aux exigences de rationalité, aux aspects problématiques
qu'implique la notion d'univers " entendue comme cet ensemble de sens qui inclut
la notion de monde et toutes les notions de sens commun qui en dérivent
génétiquement : la conscience de soi, la certitude de sa propre nature,
personnelle et libre, la connaissance de Dieu comme cause première et fin
ultime.
La nécessité d'une
philosophie du sens commun ne doit toutefois pas nous faire perdre de vue la
distinction essentielle entre le sens commun et la philosophie qui s'y rapporte,
le reconnaît, le défend. Celle-ci, nous rappelle Livi dans les derniers
chapitres de son essai consacrés à la logique du sens commun appliquée au
domaine spécifique de la religion révélée, trouve sa condition de possibilité
précisément dans l'universalité de celui-là. En d'autres termes, la philosophie
sert la démonstration de l'existence du sens commun sans jamais se confondre
avec lui. Ce fait mérite d'être souligné, en raison de l'importance que recouvre
le sens commun dans toute considération sur la rationalité de l'acte de foi dans
la Révélation. En effet, la foi devant être annoncée, transmise, elle ne peut l'être
que sur la base d'un élément commun, d'une foi commune autour de laquelle se
constitue la communauté des croyants " en tant qu'unité, comme ekklésia, ou
corpus, comme koinonia. "
Or, cet
élément commun " justement parce qu'il doit répondre aux exigences d'une
communication universelle, ne peut être lié à des circonstances
historico-culturelles, limitatives et contingentes […] en d'autres termes, il
doit être le sens commun, et non par exemple, une religion naturelle historique
déterminée ou une philosophie déterminée. " Bref, le sens commun est Révélation
naturelle, il est cette lumière du Verbe qui illumine tout être dès sa naissance
et qui constitue la condition de la réception de l'enseignement du Christ. Ainsi,
" les preambula fidei (les prémisses rationnelles de l'acte de foi) ainsi que le
langage des dogmes (l'expression concrète des vérités de foi révélées par Dieu
et proposées par l'Église) sont les éléments essentiels de la foi chrétienne, et
sont tous les deux liés toujours et seulement au sens commun ". Saint Paul nous
le rappelle qui, s'adressant aux Athéniens dans l'Aréopage reconnaît avant tout
leur comportement religieux avant de proclamer : " Celui que vous adorez sans le
connaître, je viens vous l'annoncer " (Ac, 17, 23). L'un des acquis, et non des
moindres, de Philosophie du sens commun est précisément de montrer à quel point,
en l'absence de présupposés de sens commun, la foi devrait être considérée comme
incommunicable, confinée dans l'espace restreint d'une expérience absolument
privée, et à la rigueur même indéfendable, car on ne saurait montrer " sa
parfaite cohérence avec les prémisses de la raison naturelle, que tout le monde
admet. "

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